volubilis

Le blog littéraire, hédoniste et jardinier d'un écrivain, Olivier Bleys.

22 août 2007

Brève équinoxiale n° 9

1 / Partie de volley improvisée dans mon quartier. Un filet tricoté main est pendu en travers de la rue, fixé au sol par des sardines de tentes, aux murs par des crochets — les mêmes qui servent à pendre les hamacs. Une voiture se présente-t-elle ? La partie s’interrompt et les joueurs, fort obligeamment, soulèvent le filet pour la laisser passer. J’ai été passager d’une de ces automobiles. Quand le filet s’est soulevé, il m’a semblé qu’une haie d’honneur se formait pour nous. Je me rappelle, par contraste, la réprobation du voisinage quand des enfants improvisaient dans notre rue parisienne une partie de football.
2 / Deux positions sur le ventilateur de ma chambre, fixé au plafond : position « ventilateur » et position « reverse ». La seconde produit une aspiration d'air… qui ne sert à rien, sauf à faire valser les mouches. Je m'interroge sur cette fonction sans usage.
3 / Programme d’une journée de repos avec des amis : nous prenons un verre dans un restaurant face à la mer ; sans payer nos boissons, nous confions nos affaires au garçon puis nous allons nous baigner ; sortis de l’eau, nous nous douchons dans le même établissement et passons à table. Toutes choses impossibles en France, ou susceptibles de mille complications.
4 / Des Brésiliens m’affirment, avec insistance, que la proportion d’hommes dans la population est minime : de l’ordre d’un homme pour vingt femmes. Je pense ce chiffre exagéré. Il n’en demeure pas moins que les femmes sont partout. On rencontre souvent de grandes tablées de femmes dans les établissements de nuit comme l’on voit, chez nous, de grandes tablées d’hommes insolents et braillards.
5 / Il existe un genre d’uniforme pour les jeunes femmes du Maranhão : jupe courte en jean, corsage moulant laissant parfois le ventre découvert (sinon le dos), hauts talons et cheveux longs tombant sur les reins.
6 / Les Brésiliens du Maranhão ne connaissent aucune langue étrangère. Dans l’agence locale de la première compagnie d’aviation nationale, fréquentée par beaucoup d’Européens, personne ne parle anglais. En revanche, beaucoup des Brésiliens cultivés que j'ai rencontrés ont étudié le français par le passé, même s’ils ont tout oublié. Au mieux, ils se rappellent quelques mots, une intonation. Le français les hante comme un fantôme.
7 / Avant-hier, dans un restaurant chic. Du vin chilien est servi à table. Le vin est goûté puis le serveur, curieusement, présente le bouchon à l’un des convives. Le bouchon, posé sur une soucoupe, nous accompagne tout au long du dîner.

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Brève équinoxiale n° 8

On m’a décrit Belém, une ville brésilienne sur l’Équateur, comme une enclave urbaine dans la forêt amazonienne, en même temps qu’une île dans l’immense delta du fleuve qui l’enserre de toute part.
En un sens, São Luis est l’opposé : dans le centre historique où poussent peu d’arbres, les demeures coloniales à l’abandon, dont le toit s’est écroulé, forment de petits enclos de forêt vierge qui vont chaque jour épaississant. Il s’en échappe rarement des serpents ou des mygales qu’on voit, paraît-il, escalader les trottoirs avant d’être avalés par une bouche d’égout. J’aime cette discrète menace d’engloutissement que la nature fait peser sur la ville. On dirait qu’une végétation à l’affût derrière les volets pourris et les murs effrités des vieilles demeures attend le moment d’infester São Luis.

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17 août 2007

Brève équinoxiale n° 7

Il y aurait long à écrire sur les méfaits du tourisme, invention tardive (elle n’a guère plus d’un siècle) et prédatrice des sociétés occidentales. L’idée qu’autrefois, la planète pût receler des territoires vierges, ou du moins peu fréquentés — cette idée a vécu. Partout où l’on voyage, aujourd’hui, un Coca-cola frais nous attend, et des biscuits sous emballage plastique, et un guide parlant anglais. Des pirogues chargées de produits cosmétiques remontent les rivières d’Amazonie en quête de clientèle, et nos portables sonnent jusqu’aux confins du désert.
J’avais été étonné de rencontrer un « Tourist Canoë » (l’immatriculation, en grandes lettres blanches, habillait tout le flanc d’une pirogue) sur un petit lac volcanique des hauteurs de l’Ouganda. C’était en 1992. Cinq heures de piste à bord d’un 4 * 4 loué, par des chemins peu fréquentés, n’avaient pas suffi à sortir de la zone touristique.

ouganda1992


Ouganda, 1992. C’est sur ce lac que le Tourist Canoë vint à notre rencontre.


Au Brésil, de nos jours, c’est hélas ! la même chose. Les routes sont connues, les étapes balisées  et le vrombissement des buggys dérange à tout instant la quiétude des plages océaniques. Cela, j’en suis conscient, nuit à l’intérêt de ces notes équinoxiales. Elles n’offrent rien de neuf mais bénéficient, au mieux, du regard singulier qu’un voyageur d’expérience — disons plutôt, un touriste de métier — porte sur l’étape du jour. Je regrette de ne pouvoir offrir mieux.


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15 août 2007

Brève équinoxiale n° 6

Notes éparses du Brésil, et qui resteront telles.

1 / Certaines jeunes femmes se mouchent en frottant leur nez verticalement, de bas en haut. Ce pourrait être ignoble et c’est charmant.
2 / Incroyable coquetterie des mêmes vis-à-vis de l’appareil photographique. La Brésilienne prend volontiers des poses, sans la moindre pudeur ni aucune retenue. La voici trempant ses cheveux dans l’eau, à contre-jour, puis rejetant vivement la tête en arrière pour réussir un joli cliché.

modele

Vu à São Louis : le petit frère prend sa grande sœur en photo. Elle pose déjà comme un modèle.

3 / Le geste qui signifie « j’ai faim » consiste à agiter la main devant la bouche, comme pour se donner de l’air.
4
/ Découvrant la forêt tropicale, on reconnaît d’abord, un peu penaud, nos plantes d’appartement frappées de gigantisme.

5
/ Un soir où nous passons la nuit dans un resort de luxe, des pizzas sont servies, très copieuses, dont nous laissons plusieurs parts. Le lendemain, elles apparaissent dans la ronde du petit déjeuner. La vieille Europe a perdu le sens de l’épargne, des «restes» qu’on accommode. Ici, la tradition se maintient.

tablepetitdejeuner

Le petit déjeuner du resort. La pizza incriminée est hors-champ, sur la droite de l'image.

6 / Dans une posada sans charme, de petites grenouilles noires envahissent les chambres. Après avoir vainement essayé de chasser celle qui fréquentait la mienne, je décide de la garder. Je n’ai pas osé l’embrasser pour savoir s’il s’agissait, ou non, d’une princesse frappée d’un maléfice.
7
/ Nous sommes assis, Julien et moi, à la table d’un café. Deux jeunes femmes nous font passer des billets par l’intermédiaire du serveur. Je transcris : « Je t’adore, je te trouve très beau. », « Je suis sûre que tes lèvres ont le goût de fraise. » (Nb : la fraise est un fruit exotique au Brésil). Sagement, nous leur faisons comprendre que nous sommes déjà engagés. La plus âgée n’avait pas dix-neuf ans. Je ne m’étonne plus qu’un auteur brésilien (Propércio) ait écrit :

No amor basta uma noite para fazer de um homen um Deus.
(Il suffit d’une nuit à l’amour pour faire d’un homme un Dieu.)

Ici, une nuit suffit. En Europe, c’est souvent plus long.
8 / Au Brésil, si l’on bat ses enfants, on va en prison.
9
/ Terra boa, Brazil. Bonne terre, le Brésil. Combien mon chauffeur de buggy avait raison !

10
/ Je vais chaque jour à la bibliothèque de l’école de musique pour consulter divers ouvrages. « Silence ! » ordonne, en caractères gras, un panneau cloué au mur. C’est précisément sous ce panneau que les employés de l’école — dont la bibliothécaire, qui s’ennuie ferme — se retrouvent pour converser bruyamment.

11
/ Parmi les petits métiers de São Luis (cireur de chaussures, vendeurs de colliers ou de cocos réfrigérés), l’un des plus pratiqués est « gardien d’automobiles ». Des jeunes hommes sont postés au coin de la rue. Si vous voulez stationner, ils se chargent de vous trouver une place, puis gardent votre véhicule jusqu’à votre retour. Mais comme ils s’ennuient ferme, ils n’attendent pas qu’on les hèle. Ils font signe à toutes les voitures qui passent. Parfois, j’ai l’impression étrange que la circulation automobile dépend de leurs mouvements frénétiques : s’ils s’arrêtaient un instant de gesticuler, aussitôt les moteurs cesseraient de fonctionner.

12
/ Le français est connu au Brésil comme la langue « du petit bec » (biquinho) car les gens d’ici ont l’impression que pour le parler, il faut avancer les lèvres et les serrer — autrement dit, faire la « bouche en cul-de-poule ». Sachant cela, vous comprendrez mieux le sens et l’intention de cet autocollant, une réclame pour les cours de l’Alliance française :

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La version brésilienne du French Kiss

13 / Le resort (hôtel de luxe) où nous sommes descendus un soir est composé de petits pavillons, ou chalets pouvant abriter des familles. Au milieu de ces maisonnettes, un oratoire flambant neuf dont un chapelet d’ampoules jaunes souligne le fronton. Je n’y ai jamais vu personne, mais ses dimensions sont suffisantes pour accueillir une trentaine de fidèles. Il semble que malheureusement, ces derniers lui préfèrent la piscine à fond de sable.
14 / Vu dans la cabine Internet d’un hôtel, un « certificat contre l’exploitation sexuelle des enfants par le tourisme ». Une autre affichette rappelle l’interdiction de consulter des sites pornographiques sur le poste informatique mis à disposition des clients. Dans l’avion déjà, le gouvernement brésilien mettait en garde les passagers contre la prostitution infantile, et martelait les peines encourues par les touristes qui s’y adonneraient. D’autres messages défendaient aux mêmes de soustraire des animaux ou des plantes à l’écosystème national. Curieux rapprochement.
15 / La jeune employée de la boulangerie française qui chaque matin, me sert un croissant et un jus d’acerola (fruit local très riche en vitamine C, à la saveur intermédiaire entre la fraise et l’orange) n’a pas encore fêté ses dix-sept ans. Très chrétienne, elle garde le sourire en toutes circonstances et ponctue d’un « Amen ! » enjoué l’arrivée sur ma table du petit déjeuner.
16
/ Il m’est apparu très tôt que les Brésiliens possédaient une culture de la plage plutôt que de la mer. Beaucoup d’ailleurs ne savent pas nager : en les voyant barboter seulement où ils ont pied, j’ai cru d’abord qu’il était dangereux d’aller plus loin. Mais non, c’est parce qu’ils ignorent la façon d’évoluer en pleine eau.

Avertissement de l’auteur : j’ai publié plusieurs « brèves équinoxiales » et vous invite à poursuivre votre lecture ci-dessous. Vous êtes également conviés à visionner les albums photos accessibles dans la colonne de droite de cette page, que je mettrai en ligne dans les jours à venir.

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Brève équinoxiale n° 5

Le palmier est un arbre serviable. Il est ici certaine espèce qui déploie ses palmes au ras du sol, quand le tronc n’a pas encore allongé, de sorte qu’on peut sans tarder prélever les feuilles et les fruits, utiles à maints usages. Pendant quelques années, le précieux bouquet reste à portée. Puis il s’élève, très haut, exigeant dès lors courage et astuce de ceux qui veulent dépouiller sa parure.
Vu sur le novo rio, une rivière au cours paisible, des arbres vivants, hauts à peu près comme un homme, qui font office… de voiles. Les barques emportent un peu de terre pour garder l’arbre debout. Quand son feuillage est assez dense, le vent s’y engouffrant exerce une poussée qui déplace l’embarcation. Je vous laisse méditer cette image d’une poésie rare.

bateauarbre

Le bateau-arbre que nous avons croisé sur la rivière

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Brève équinoxiale n° 4

La campagne brésilienne contre la cigarette est d’une folle agressivité. Les paquets n’affichent pas seulement ces messages comminatoires que portent aussi les nôtres (« fumer tue »…), mais aussi des photos illustrant les dégâts infligés par le tabac à ceux qui en abusent : voici par exemple, étendu sur son lit, un tuyau enfoncé dans le nez et plusieurs dans la gorge, une victime du cancer du larynx. L’un des avertissements les plus répandus — et des plus sournois, quand on connaît le caractère voluptueux des Brésiliens — concerne les performances sexuelles, prétendument entamées par l’abus du tabac. Fumer causerait l’impuissance, affirme le ministère de la santé au dos de certains paquets.
Cependant, l’annonce qui m’a fait le plus d’effet concernait les « 4700 substances toxiques » soi-disant contenues dans la cigarette. Tout y passe, depuis les détergents industriels jusqu’à la mort-aux-rats. Je me suis arrêté devant l’affiche qui proclamait ce chiffre inouï. 4700 substances, vraiment ? N’est-ce pas exagéré ? J’aimerais disposer de la liste de tous ces produits, et les compter moi-même pour vérification. Car raisonnablement, je n’imagine pas un industriel du tabac, si perverti soit-il, incorporer exprès des milliers de poisons dans ses gitanes.
Sur Internet, on trouve ce genre de schéma effrayant :

tabac

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14 août 2007

Brève équinoxiale n° 3

Il est 17 h 30. Le soleil se couche sur Fortaleza et sur l’océan qui borde la ville. Un ponton de bois blanc, avancé loin sur la mer, accueille les promeneurs, les amoureux et quelques gratteurs de guitare. Des vagues amorties par la digue voisine, non plus déferlantes mais couvrantes — c’est-à-dire qu’elles nappent les rochers alentour sans bruit ni éclat — progressent paresseusement vers la rive. C’est alors que le serveur du café où je prends une consommation choisit de diffuser une version populaire de l’Ave Maria de Gounod. Le moment est magique. Suavité universelle dont le Brésil détient le secret, bien plus, je crois, que les îles frelatées du Pacifique aux vahinés grassouillettes.

Fortaleza_1

Une vue de Fortaleza — la seule que j'ai trouvée où figure le fameux ponton

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Brève équinoxiale n° 2

La modernité traduit l’aspiration nouvelle d’un pays, le vecteur qu’il a choisi pour croître et se développer. Le patrimoine reflète une identité plus profonde, souvent plus juste, que la modernité peut contrarier.

À São Luis, le partage est évident :

D’un côté le centre historique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, où abondent les vieilles demeures coloniales, sans propriétaire ou sans entretien. Voici quelques jours, à la faveur d’une intense pluie tropicale, l’une d’entre elles s’est effondrée sur la famille déshéritée qui l’occupait. Les corps de plusieurs enfants ont été dégagés des décombres. Ces maisons, splendides mais délabrées, n’intéressent que les étrangers — Français, Italiens surtout -— qui les rachètent une bouchée de pain pour y ouvrir des restaurants ou des posadas (des hôtels bon marché). Cinquante-huit de ces ruines attendent aujourd’hui qu’on les restaure.

SaoLouis1

Vue nocturne du centre historique, avec ses nombreuses demeures coloniales

L’autre côté de São Luis, ce sont des tours impersonnelles comme il en pousse dans les quartiers d’affaires. Elles offrent tout le confort occidental et représentent, pour bien des Brésiliens, un rêve inaccessible.  Ce n’est pas une vaste propriété du XVII e siècle que veulent habiter les nouveaux riches du Nordeste, c’est un appartement au dernier étage de ces constructions neuves où ils jouiront paisiblement de l’air conditionné, de la télévision satellite et peut-être, luxe suprême, d’une piscine chauffée. Bienvenue dans le primero mundo — expression brésilienne qui désigne l’univers séduisant des nouvelles technologies.

À bon entendeur… On trouve encore, dans le centre de São Luis, des masures coloniales à moins de 8000 euros.

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12 août 2007

Brève équinoxiale n° 1

Chers amis,

Un mois après mon arrivée au Brésil, la nécessité est apparue de remplacer ces " chroniques brésiliennes ", de format trop généreux, par des " brèves équinoxiales " (São Luis faisait anciennement partie de la " France équinoxiale ") reflétant mieux le caractère épars, fragmenté et fuyant des impressions de voyage.

La première de ces notes sera un hommage aux PISTOLEIRAS de São Luis, que n'importe quel noctambule séjournant ici a croisées et souvent enrichies. Voici de quoi il s'agit : passé minuit, de belles jeunes femmes en tenue « western » (chapeau de cow-boy à franges, soutien-gorge rose semé de paillettes, hauts talons assortis) arpentent les rues de la ville d’un pas nonchalant. Autour de leurs reins, une ceinture, ou plutôt une cartouchière conçue pour transporter plusieurs bouteilles d’alcool — ici, souvent de l’alcool de manioc — et toute une batterie de mignons petits verres à liqueur.

On fait son choix d’une boisson : plusieurs quantités, plusieurs dosages sont proposés. Alors, la pistoleira dégaine. En un tournemain, le verre est servi qu’elle « culotte » — je ne trouve pas d’autre mot — en claquant le fond. Il est temps de boire, debout et cul-sec, un mélange titrant facilement 60 degrés. Ambiance garantie.
Que n’avons-nous aussi, dans nos paisibles villages, de ces mercenaires éthyliques ?
 

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01 août 2007

Du Brésil (3)

Chers amis,

L’école de musique de São Luis présente deux visages : côté jardin, c’est une superbe villa coloniale dont le double escalier se déploie au fond d’un parc planté d’arbres odoriférants ; côté rue, une façade anonyme que rien ne signale à l’attention du passant sinon, à l’époque des inscriptions, la longue file d’étudiants qui part de l’entrée et serpente dans les rues avoisinantes.

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La Scola de Mùsica telle qu'elle apparaît depuis la rue

Voici deux semaines que je m’y rends, le lundi à 15 h, pour prendre les leçons d’un professeur de clarinette. Les cours sont donnés dans une salle sans fenêtre, efficacement climatisée, qu’une porte épaisse sépare du couloir desservant l’étage. Les instruments sont rangés dans une autre pièce, elle aussi verrouillée, sous la surveillance d’un gardien.

Le moins qu’on puisse écrire, c’est que la méthode brésilienne d’enseignement musical diffère beaucoup de la nôtre. Le corps en effet n’y est pas oublié. Chaque leçon s’apparente à un « yoga musical » incluant exercices de respiration, techniques d’assouplissement et divers étirements. Toutes les parties du corps servent à l’interprétation : le ventre qui contrôle le souffle, les lèvres pinçant la clarinette « en imitant le sourire de Mona Lisa », le front où roulent parfois quelques gouttes de sueur, fort utiles, estime mon professeur, pour « graisser les doigts » et faciliter leur mouvement sur les clefs de l’instrument… Le solfège, toute l’aride discipline qu’il faut acquérir pour bien jouer ne vient qu’en second.

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Votre serviteur en compagnie de son professeur de clarinette

Cette primauté du corps se ressent partout au Brésil. Dès l’aéroport, des masseuses offrent leurs services aux voyageurs en transit ; leurs fauteuils alignés près du bar attendent la clientèle qui s’y juche à l’envers, les bras pendants et la tête contre le dossier, pour dix minutes d’une friction énergique des omoplates et de la nuque.
Leurs soins, j’en suis sûr, sont plus efficaces que les étirements proposés aux voyageurs d’Air France par les vidéos diffusées à bord.
J’ignore si vous avez déjà regardé ces films destinés aux passagers des vols longs-courriers, pour soulager leurs membres ankylosés par la station assise. Le scénario en est toujours le même : des jeunes femmes à la beauté désincarnée, évoluant dans un décor de rêve (temples envahis par la végétation, plage à cocotiers, parcs de grands hôtels peuplés de jardiniers fantomatiques…), soulèvent leurs fesses en alternance au son d’une musique azurée.
La population locale y est toujours dépeinte comme souriante, serviable et surtout pittoresque.
Les " indigènes " n’y ont rien d’autre à faire, semble-t-il, que d’offrir des fleurs à l’héroïne, laquelle de son côté dispose d'un temps illimité et de finances ad hoc pour satisfaire tous ses caprices. Une étrange convention veut que la caméra soit toujours en mouvement, tournant lentement autour de son sujet, et qu’un voile léger couvre les transitions d’un espace à l’autre. La mise en scène, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler les Emmanuelle, longs-métrages érotiques des années 80 qui bénéficiaient de la même atmosphère de luxe et d’élégance un peu sotte. Quant à l’image, elle évoque directement les clichés flous de David Hamilton, photographe de danseuses en tutu et autres jeunes filles au bain, dont bien des pédophiles ont fait leur miel à la même époque.
Vous l’avez compris, j’ai la plus franche aversion pour ces distractions stratosphériques et leur préfère la sensualité plus directe des spectacles brésiliens. Il faudra d’ailleurs que je vous entretienne du Bumba Meu Boi, festival du Nordeste que j'ai suivi trois semaines durant. C'est bien plus qu'une attraction touristique. Toute l'âme festive d'un peuple s'y révèle.

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