24 janvier 2008
Jurons alimentaires
Chers amis,
Ma fille Alice n'est pas toujours de bonne humeur.
Cependant, même énervée, elle a le juron créatif et inspiré.
C'est ainsi qu'hier, elle m'a traité en riant de :
" ravioli qu'on jette à la poêle "
Puis elle a décliné, " tomate qu'on jette à la poêle ", " endive qu'on… ", etc. s'interrogeant pour finir sur le mode de cuisson des navets et s'ils toléraient ou non d'être frits.
Son imagination paraît fort stimulée par la nourriture. J'en veux pour preuve la série de galettes qu'elle dessine depuis qu'elle a remporté, deux fois de suite — et sans que ses parents aient aucunement aidé le hasard — la fève d'épiphanie. Des dizaines de galettes sont déjà nées sous ses crayons. En voici quatre parmi les plus récentes :
Avez-vous remarqué comme ces galettes ressemblent aux premiers planisphères, dressés par les géographes chrétiens et musulmans du haut Moyen-Âge ? Ceux-ci, par exemple :
Un planisphère chrétien des premiers siècles après Jésus-Christ
Une carte de l'Afrique et de l'Espagne dressée par le géographe marocain Al-Idrissi (mort vers 1165) pour le compte du roi Roger II de Sicile
15 janvier 2008
En Chine
Chers amis,
Ce billet sur mon récent voyage chinois s'accompagne d'un choix de photographies. Les albums "Chine", numérotés de 1 à 6, sont accessibles depuis le bas de la colonne de droite.
Complétant hier la liste de conférences que je publie sur ce blog, j'ai découvert en avoir donné, cette année, dans plusieurs pays : le Brésil, la Belgique et récemment la Chine. Je n'en tire aucune fierté : certains de mes confrères, plus aguerris, habitent l'avion comme une seconde maison ; ils sont un jour à New-York, le lendemain à Mexico, et franchissent allègrement les frontières. En comparaison, je suis un piètre voyageur. Je ne quitte mon pays qu'une ou deux fois par an et continue d'éprouver, dans les halls d'aéroport, l'excitation mystérieuse du départ.
En 2002, ma compagne et moi-même avons effectué un périple de trois mois en Asie. Notre itinéraire empruntait la Chine du Sud-Ouest (Kunming, Dali…) où se concentrent beaucoup de minorités, et où subsistent des paysages campagnards comme on n'en rencontre plus guère sur la côte très peuplée de l'Est.
Une invitation du consulat de France à Shanghai nous a permis, au tournant de l'année 2007, de retourner dans ce pays. Mais c'était dans d'autres conditions — séjour rapide et confortable — et surtout, à la découverte d'une agglomération de 30 millions d'habitants (la moitié de la population française), moteur de ce " miracle économique chinois " dont, en Europe, on nous rebat tant les oreilles.
Il est regrettable que nous ayons découvert Shanghai de jour, et par temps brumeux — temps identique à celui qui régnait le même jour à Bordeaux, notre ville de départ, d'où l'impression étrange qu'un ciel bas et couvert régnait sur l'ensemble de la planète. Car c'est la nuit, depuis le Bund (quartier du centre, en bordure du fleuve Huangpu), qu'on jouit du point de vue le plus spectaculaire, — donc le plus réaliste — sur la métropole chinoise. Dans l'obscurité, les gratte-ciels s'éclairent et se colorent, les bateaux-restaurants glissent telles de mouvantes enseignes lumineuses sur l'eau noire.
Deux vues du Shanghai nocturne, prises depuis le Bund par une nuit glaciale
Cliquez sur ce lien pour visionner un petit film, tourné au même moment ; sur cet autre lien pour en voir un second. Et en prime, un troisième, tourné en taxi.
C'est une féérie
asiatique qui doit tout à l'électricité, comme celles de la Chine
ancienne devaient tout à la poudre — poudre à canon, poudre tonnante et fulminante des feux d'artifice… Le climat sonore aussi est très différent. La fête chinoise est souvent associée au crépitement des pétards — rien de tel à Shanghai : la rumeur nocturne de la métropole fond dans un chœur peu distinct, mais non moins évocateur, conversations dans plusieurs langues, sirènes de police, écho lointain de karaokés et cette présence minérale, indéfinissable, des hautes tours qui vous dominent.
Le spectacle n'en est pas moins beau et offre, à mon jugement, un tableau réussi de la modernité. On se prend à regretter que l'Occident refuse habituellement la couleur à ses constructions verticales. Je voudrais qu'en France aussi, les gratte-ciels soient aussi richement parés, et que les architectes fassent preuve d'autant d'audace dans le dessin de leurs bâtiments.
Shanghai de nuit : un urbanisme coloré
De jour, Shanghai est moins belle. Peut-être parce que les magasins sont ouverts, et que l'incessante activité marchande devient nuisible : musiques hurlantes, slogans tonitruants, étals débordant du trottoir sur la chaussée, sans parler des automobiles qui ne cèdent jamais le passage au piéton… font de la promenade urbaine une expérience souvent difficile. En revanche, je n'ai pas rencontré à Shanghai la foule asiatique, grouillante, innombrable, que la démographie locale laissait présager. Même sur la place du peuple, aux heures de pointe, l'affluence ne m'a jamais paru pire qu'à Paris, rue de Rivoli, en période des soldes. On oublie que cette population nombreuse habite un territoire vaste, et que les routes, ici, font couramment cinq ou six voies. Il est vrai, c'était aussi les vacances !
Shanghai de jour : la démesure commerciale
Certaines rues du Shanghai diurne évoquent à s'y méprendre les artères de New-York ou de Londres. A la différence des Japonais, les Chinois font aisément table rase du passé, ce qui leur permet d'entrer rapidement dans la course mondiale, mais nuit évidemment au caractère personnel de leurs cités. La culture millénaire de la Chine est depuis longtemps éventée. On ne dira jamais assez combien la Révolution culturelle, pendant laquelle disparurent tant d'intellectuels chinois, causa de tort à la mémoire de ce pays. Il faudra des décennies, sans doute, pour que l'effectif des écrivains, des artistes, bref des lettrés retrouve son niveau d'autrefois. Alors, l'immense patrimoine culturel de la Chine ancienne sera découvert, comme le fut en son temps celui de l'Égypte antique — et peut-être de la même façon, par l'intermédiaire d'étrangers curieux. Aujourd'hui, nous en sommes loin. La Chine moderne contemple la Chine ancienne comme un oiseau contemple son reflet dans l'eau troublée d'une rivière : elle s'y reconnaît peu…
Un contraste expressif : les gratte-ciels de Shanghai, les pavillons de Hangzhou dans la province voisine
Un observateur attentif n'en relève pas moins, dans le paysage quotidien de Shanghai, des détails pittoresques où se marque, certes superficiellement, l'écart de nos cultures : c'est une housse dont on recouvre les chaises portant vos vêtements, dans certains restaurants, afin d'éviter qu'on vous fasse les poches ; ce sont des vélos et scooters électriques omniprésents, car bon marché (comptez 300 euros pour un modèle de luxe) mais dont les batteries de mauvaise qualité posent un problème de recyclage ; ce sont des rayons " classiques du marxisme-léninisme " et " aventure militaire " dans la City of Books, immense librairie sur plusieurs étages ; ce sont encore, par des températures sous zéro, des bâtiments sans chauffage et des taxis roulant la fenêtre ouverte — ou enfin ce panneau " sol glissant " présent dans le hall de la plupart des gratte-ciels, tous dallés de marbre :
Rien toutefois ne nous a paru plus " exotique " — vilain mot qu'il faudrait bannir de notre vocabulaire — que le Nouvel an passé à Hangzhou, à 180 kms de Shanghai, dans un palace déserté et peu anglophone. Le Nouvel An chinois éclipsant naturellement celui du calendrier grégorien, rien n'était organisé en ville pour distraire les Occidentaux de passage. Les restaurants fermaient tôt, les bars aussi. Alors, fatigués par une longue excursion autour du lac, nous avons passé le réveillon… à grignoter des chips devant la télévision chinoise, qui diffusait ce soir-là un feuilleton mythologique. Ambiance :
Au programme de la chaîne CCTV 11, le 31 décembre 2007 à 21 h : Bouddha sur le petit écran
J'ai pourtant préféré cette fiction télévisuelle au somptueux opéra de Pékin, alors en tournée à Shanghai, qui présente peu d'intérêt lorsqu'on ne parle pas la langue. C'est une expérience assez curieuse d'entendre des spectateurs chinois s'exclamer, applaudir à tout rompre… quand vous échappe le simple argument de la scène.
Deux photos d'une représentation de l'opéra de Pékin. D'autres figurent dans l'album dédié.
Le motif réel de mon voyage était d'intervenir dans trois universités, dont deux disposent d'un département de français. En accord avec le consulat, j'avais choisi des thèmes de conférences susceptibles d'intéresser le public chinois : histoire du voyage et des représentations du monde, histoire de la cartographie et… construction de la Tour Eiffel ! L'accueil des Chinois fut très chaleureux, avec banquet et petits cadeaux. Mais l'impression dominante que je garde de ces causeries, émaillées de nombreuses rencontres, est celle de l'élaboration progressive d'une conscience planétaire, s'affranchissant du cadre étroit des cultures et des identités.
La mondialisation économique se fait toute seule, sur la voie du matérialisme qu'empruntent, peu ou prou, tous les peuples du globe. En revanche, la " mondialisation culturelle " exigera plus de temps, plus d'effort, puisqu'elle ne répond à aucune nécessité immédiate. Ce genre de voyage donne l'impression grisante d'y prendre part…
Avec mes sincères remerciements à toutes celles, à tous ceux qui ont aidé notre séjour en Chine.
Pendant une conférence à l'Université Normale de la Chine de l'Est (ECNU), en compagnie d'Ivan, brillant sinologue et chargé de mission au consulat
03 janvier 2008
Pour mémoire
Chers amis,
Pour mémoire, France Culture programme ces jours-ci mon feuilleton radiophonique Le vert paradis de Villa-Lobos, annoncé dans un récent billet de ce blog.
Le quatrième et avant-dernier épisode sera diffusé aujourd'hui, jeudi 3 janvier 2007, à 20 h 30.
Vous ne pouvez pas télécharger les autres pour d'obscures raisons de droits d'auteur — bien que l'auteur ait donné son plein agrément à cette formule — mais vous pouvez les entendre en " direct ", donc en streaming, pour quelques jours encore, sur le site de la station. Il faut cliquer sur ce lien, puis ouvrir l'onglet des archives jusqu'à l'épisode désiré.
Retour de Chine, où j'ai donné plusieurs conférences dans des universités, je viens seulement d'entendre les trois épisodes en question. J'ai écouté le premier dans le cadre exotique d'une chambre d'hôtel, à l'ouest de Shanghai : des auditeurs fidèles m'avaient fait part de leurs commentaires par courrier électronique. J'ai appris de la sorte que le 31 décembre, au soir, un confrère et ami, l'écrivain Sébastien Ortiz, était devant son poste — peut-être une coupe de champagne à la main ? — pour accompagner Villa-Lobos en Amazonie.
Vous lirez prochainement un petit récit de mon séjour à Shanghai. D'ici là, il faudra vous contenter d'une image : cette photographie prise depuis la fenêtre de ma chambre, quelques heures après y avoir posé mes valises.
Je vous souhaite une année 2008 conforme à vos vœux !





































