14 août 2007
Brève équinoxiale n° 2
La modernité traduit l’aspiration nouvelle d’un pays, le vecteur qu’il a choisi pour croître et se développer. Le patrimoine reflète une identité plus profonde, souvent plus juste, que la modernité peut contrarier.
À São Luis, le partage est évident :
D’un côté le centre historique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, où abondent les vieilles demeures coloniales, sans propriétaire ou sans entretien. Voici quelques jours, à la faveur d’une intense pluie tropicale, l’une d’entre elles s’est effondrée sur la famille déshéritée qui l’occupait. Les corps de plusieurs enfants ont été dégagés des décombres. Ces maisons, splendides mais délabrées, n’intéressent que les étrangers — Français, Italiens surtout -— qui les rachètent une bouchée de pain pour y ouvrir des restaurants ou des posadas (des hôtels bon marché). Cinquante-huit de ces ruines attendent aujourd’hui qu’on les restaure.

Vue nocturne du centre historique, avec ses nombreuses demeures coloniales
L’autre côté de São Luis, ce sont des tours impersonnelles comme il en pousse dans les quartiers d’affaires. Elles offrent tout le confort occidental et représentent, pour bien des Brésiliens, un rêve inaccessible. Ce n’est pas une vaste propriété du XVII e siècle que veulent habiter les nouveaux riches du Nordeste, c’est un appartement au dernier étage de ces constructions neuves où ils jouiront paisiblement de l’air conditionné, de la télévision satellite et peut-être, luxe suprême, d’une piscine chauffée. Bienvenue dans le primero mundo — expression brésilienne qui désigne l’univers séduisant des nouvelles technologies.
À bon entendeur… On trouve encore, dans le centre de São Luis, des masures coloniales à moins de 8000 euros.
12 août 2007
Brève équinoxiale n° 1
Chers amis,
Un mois après mon arrivée au Brésil, la nécessité est apparue de remplacer ces " chroniques brésiliennes ", de format trop généreux, par des " brèves équinoxiales " (São Luis faisait anciennement partie de la " France équinoxiale ") reflétant mieux le caractère épars, fragmenté et fuyant des impressions de voyage.
La première de ces notes sera un hommage aux PISTOLEIRAS de São Luis, que n'importe quel noctambule séjournant ici a croisées et souvent enrichies. Voici de quoi il s'agit : passé minuit, de belles jeunes femmes en tenue « western » (chapeau de cow-boy à franges, soutien-gorge rose semé de paillettes, hauts talons assortis) arpentent les rues de la ville d’un pas nonchalant. Autour de leurs reins, une ceinture, ou plutôt une cartouchière conçue pour transporter plusieurs bouteilles d’alcool — ici, souvent de l’alcool de manioc — et toute une batterie de mignons petits verres à liqueur.
On fait son choix d’une boisson : plusieurs quantités, plusieurs dosages sont proposés. Alors, la pistoleira dégaine. En un tournemain, le verre est servi qu’elle « culotte » — je ne trouve pas d’autre mot — en claquant le fond. Il est temps de boire, debout et cul-sec, un mélange titrant facilement 60 degrés. Ambiance garantie.
Que n’avons-nous aussi, dans nos paisibles villages, de ces mercenaires éthyliques ?
01 août 2007
Du Brésil (3)
Chers amis,
L’école de musique de São Luis présente deux visages : côté jardin, c’est une superbe villa coloniale dont le double escalier se déploie au fond d’un parc planté d’arbres odoriférants ; côté rue, une façade anonyme que rien ne signale à l’attention du passant sinon, à l’époque des inscriptions, la longue file d’étudiants qui part de l’entrée et serpente dans les rues avoisinantes.
La Scola de Mùsica telle qu'elle apparaît depuis la rue
Voici deux semaines que je m’y rends, le lundi à 15 h, pour prendre les leçons d’un professeur de clarinette. Les cours sont donnés dans une salle sans fenêtre, efficacement climatisée, qu’une porte épaisse sépare du couloir desservant l’étage. Les instruments sont rangés dans une autre pièce, elle aussi verrouillée, sous la surveillance d’un gardien.
Le moins qu’on puisse écrire, c’est que la méthode brésilienne d’enseignement musical diffère beaucoup de la nôtre. Le corps en effet n’y est pas oublié. Chaque leçon s’apparente à un « yoga musical » incluant exercices de respiration, techniques d’assouplissement et divers étirements. Toutes les parties du corps servent à l’interprétation : le ventre qui contrôle le souffle, les lèvres pinçant la clarinette « en imitant le sourire de Mona Lisa », le front où roulent parfois quelques gouttes de sueur, fort utiles, estime mon professeur, pour « graisser les doigts » et faciliter leur mouvement sur les clefs de l’instrument… Le solfège, toute l’aride discipline qu’il faut acquérir pour bien jouer ne vient qu’en second.
Votre serviteur en compagnie de son professeur de clarinette
Cette primauté du corps se ressent partout au Brésil. Dès l’aéroport, des masseuses offrent leurs services aux voyageurs en transit ; leurs fauteuils alignés près du bar attendent la clientèle qui s’y juche à l’envers, les bras pendants et la tête contre le dossier, pour dix minutes d’une friction énergique des omoplates et de la nuque.
Leurs soins, j’en suis sûr, sont plus efficaces que les étirements proposés aux voyageurs d’Air France par les vidéos diffusées à bord. J’ignore si vous avez déjà regardé ces films destinés aux passagers des vols longs-courriers, pour soulager leurs membres ankylosés par la station assise. Le scénario en est toujours le même : des jeunes femmes à la beauté désincarnée, évoluant dans un décor de rêve (temples envahis par la végétation, plage à cocotiers, parcs de grands hôtels peuplés de jardiniers fantomatiques…), soulèvent leurs fesses en alternance au son d’une musique azurée.
La population locale y est toujours dépeinte comme souriante, serviable et surtout pittoresque. Les " indigènes " n’y ont rien d’autre à faire, semble-t-il, que d’offrir des fleurs à l’héroïne, laquelle de son côté dispose d'un temps illimité et de finances ad hoc pour satisfaire tous ses caprices. Une étrange convention veut que la caméra soit toujours en mouvement, tournant lentement autour de son sujet, et qu’un voile léger couvre les transitions d’un espace à l’autre. La mise en scène, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler les Emmanuelle, longs-métrages érotiques des années 80 qui bénéficiaient de la même atmosphère de luxe et d’élégance un peu sotte. Quant à l’image, elle évoque directement les clichés flous de David Hamilton, photographe de danseuses en tutu et autres jeunes filles au bain, dont bien des pédophiles ont fait leur miel à la même époque.
Vous l’avez compris, j’ai la plus franche aversion pour ces distractions stratosphériques et leur préfère la sensualité plus directe des spectacles brésiliens. Il faudra d’ailleurs que je vous entretienne du Bumba Meu Boi, festival du Nordeste que j'ai suivi trois semaines durant. C'est bien plus qu'une attraction touristique. Toute l'âme festive d'un peuple s'y révèle.














