volubilis

Le blog littéraire, hédoniste et jardinier d'un écrivain, Olivier Bleys.

27 août 2007

Brève équinoxiale n° 10

1/ Parmi les nombreux restaurants ouverts à São Luis, mes préférés sont les restaurants « au kilo ». On remplit une assiette selon son appétit et l’on paye en fonction du poids qu’indique la balance. C’est souvent plus économique qu’un restaurant traditionnel, et l’on peut goûter de tout. La première fois que j’y suis entré, j’ai sottement laissé mes couverts dans l’assiette pour la pesée. Il m’en a coûté deux ou trois reals de plus qu’un client ordinaire.

2 / Mercredi 22 août, j’ai donné à l’Alliance française de São Luis une conférence sur le thème « Paris fin-de-siècle ». Plusieurs classes d’étudiants en langue, de niveau intermédiaire à avancé, m’ont fait la gentillesse d’y assister. Les cinq premiers rangs étaient garnis d’un nombre considérable de jolies filles, preuve supplémentaire de l’étonnante vitalité génétique de ce pays. Je crois bien n’avoir jamais connu de public plus séduisant, ni reçu d’applaudissements plus flatteurs.

3 / Vu récemment dans la rua da estrela (rue de l’étoile) : un jeune homme en fauteuil roulant dont la tête reposait sur les genoux de sa fiancée qui lui caressait doucement les cheveux. Son visage exprimait une rare béatitude. La condition des personnes âgées, invalides ou malades paraît ici meilleure qu’en Europe. Beaucoup de poliomyélitiques, par exemple, exercent de petits métiers dans la rue. Quant aux troupes du Bumba meu boi, cette manifestation folklorique dont l’album photo ci-contre (colonne de droite, en bas) donne un aperçu, elles mêlent sans différence mongoliens et débiles légers, comme d’ailleurs hommes et femmes, enfants et vieillards. Il est si commun, chez nous, de compartimenter les gens, d’envoyer les vieux à l’hospice et les idiots à l’asile qu’on est surpris de rencontrer ici une société hétérogène, où les générations peuvent encore cohabiter. Ce ne sont pas les plus sveltes ou les plus adroits qui portent les costumes rutilants des danseurs, c’est le village presque au complet. Le public est d’ailleurs  convié sur scène à la fin de la représentation et participe de cette pagaille joyeuse. En regardant le Bumba meu boi (plus de 150 spectacles en un mois), j’ai reçu l’impression non d’une fête mais d’un climat, d’un milieu comme l’attestait du reste l’étrange perméabilité de la scène au cours de ces soirées : des danseuses achevaient d’y nouer leur pagne, des photographes y montaient prendre des clichés et l’on voyait parfois, au milieu du spectacle, quelqu’un la traverser de part en part en conversant au téléphone.

4 / La longue fréquentation d’un lieu fait émerger des figures, des personnages qui passent inaperçus du voyageur pressé. Je connais bien, à présent, ceux de São Luis :

> le serveur de pizzeria dont la voix très haut perchée évoque un montreur de marionnettes ou un fumeur d’hélium ;

> le yogi qu’on voit déambuler dans les rues en exécutant des mouvements de gymnastique, parfois s’immobiliser et scruter, hilare, un détail des façades, d’autres fois se coucher par terre pour escalader la table où vous êtes assis ;

> le punk à la crête jaune indéfrisable que je prenais pour un alcoolique avant de l’avoir vu danser le reggae dans une tenue de cycliste (culotte noire moulante, T-shirt numéroté, gourde portée dans le dos…) ;

> l’artisan à demi nu que n’importe quelle musique met en transe et qui, malgré son ignorance du rythme, frappe vaillamment deux bouteilles vides sur le sol pavé pour accompagner l’orchestre ou la platine CD ;

> l’ancien pianiste de Hilton devenu glacier,  qui joue au fond de son estaminet désert chaque fois qu’un client, comme l’insecte se prend à la toile, franchit par hasard la porte de l’établissement aux volets fermés ;

> la très jolie prostituée au tatouage végétal (un lierre courant d’une épaule à l’autre), excellente danseuse, qu’on rencontre chaque soir à la terrasse d’un restaurant en compagnie d’un nouvel étranger — il y aurait long à écrire, d’ailleurs, sur ces jeunes Européens à la mèche plate, au T-shirt bien repassé, qui essayent, un peu nigaud, leurs rares mots de portugais sur les filles toujours hilares, et qui croient ainsi nouer quelque amour exotique au parfum de vanille et d’huile à bronzer.

5 / Pourquoi les commandants de bord n’articulent-ils jamais ? Pourquoi les médecins écrivent-ils si mal ? Deux mystères que nul n’a souci d’éclaircir.

6 / « Mes vacances ? C'est d'aller travailler ailleurs ». Je pourrais m’appliquer cette jolie citation de Colette, un de mes écrivains les plus estimés.

Posté par cassiel à 00:25 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

pourquoi ?

les commandants de bord ont l'habitude d'être seuls ou à deux dans leur outil de travail .. Seuls leurs yeux dialoguent avec les multiples écrans de contrôle, ils survolent la terre, ils brisent les nuages, ils fendent l'air comme un ciseau un tissu sans résistance, ils aiment je crois conduire ce vaisseau chargé d'âmes, nourris d'un sentiment de fierté, ils ont conscience de leur responsabilité .. pour eux, l'essentiel est dans le ressenti de l'action à faire ...d'où peut être le peu d'intérêt qu'ils attachent à la communication, à la prononciation ... soin qu'ils confient à l'hôtesse de bord ..
Les médecins ne sont pas des "littéraires" en général .. le mot signifie un diagnostic, une maladie, un symptôme .. ils n'aiment pas écrire et dictent bien souvent leurs prescriptions .. pour bien écrire il faut aimer la structure et le contenu du mot .. il faut le chérir et le goûter à la manière du chocolat actuellement à l'honneur à Paris .. Les médecins soucieux de leur propre corps .. travaillent avec le corps des autres pour mieux se rassurer et éloigner peurs et craintes.
A quand les ordonnances de "chocolat" avec un sourire en signature ?? pivoine

Posté par pivoine, 21 octobre 2007 à 12:50

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