01 août 2007
Du Brésil (3)
Chers amis,
L’école de musique de São Luis présente deux visages : côté jardin, c’est une superbe villa coloniale dont le double escalier se déploie au fond d’un parc planté d’arbres odoriférants ; côté rue, une façade anonyme que rien ne signale à l’attention du passant sinon, à l’époque des inscriptions, la longue file d’étudiants qui part de l’entrée et serpente dans les rues avoisinantes.
La Scola de Mùsica telle qu'elle apparaît depuis la rue
Voici deux semaines que je m’y rends, le lundi à 15 h, pour prendre les leçons d’un professeur de clarinette. Les cours sont donnés dans une salle sans fenêtre, efficacement climatisée, qu’une porte épaisse sépare du couloir desservant l’étage. Les instruments sont rangés dans une autre pièce, elle aussi verrouillée, sous la surveillance d’un gardien.
Le moins qu’on puisse écrire, c’est que la méthode brésilienne d’enseignement musical diffère beaucoup de la nôtre. Le corps en effet n’y est pas oublié. Chaque leçon s’apparente à un « yoga musical » incluant exercices de respiration, techniques d’assouplissement et divers étirements. Toutes les parties du corps servent à l’interprétation : le ventre qui contrôle le souffle, les lèvres pinçant la clarinette « en imitant le sourire de Mona Lisa », le front où roulent parfois quelques gouttes de sueur, fort utiles, estime mon professeur, pour « graisser les doigts » et faciliter leur mouvement sur les clefs de l’instrument… Le solfège, toute l’aride discipline qu’il faut acquérir pour bien jouer ne vient qu’en second.
Votre serviteur en compagnie de son professeur de clarinette
Cette primauté du corps se ressent partout au Brésil. Dès l’aéroport, des masseuses offrent leurs services aux voyageurs en transit ; leurs fauteuils alignés près du bar attendent la clientèle qui s’y juche à l’envers, les bras pendants et la tête contre le dossier, pour dix minutes d’une friction énergique des omoplates et de la nuque.
Leurs soins, j’en suis sûr, sont plus efficaces que les étirements proposés aux voyageurs d’Air France par les vidéos diffusées à bord. J’ignore si vous avez déjà regardé ces films destinés aux passagers des vols longs-courriers, pour soulager leurs membres ankylosés par la station assise. Le scénario en est toujours le même : des jeunes femmes à la beauté désincarnée, évoluant dans un décor de rêve (temples envahis par la végétation, plage à cocotiers, parcs de grands hôtels peuplés de jardiniers fantomatiques…), soulèvent leurs fesses en alternance au son d’une musique azurée.
La population locale y est toujours dépeinte comme souriante, serviable et surtout pittoresque. Les " indigènes " n’y ont rien d’autre à faire, semble-t-il, que d’offrir des fleurs à l’héroïne, laquelle de son côté dispose d'un temps illimité et de finances ad hoc pour satisfaire tous ses caprices. Une étrange convention veut que la caméra soit toujours en mouvement, tournant lentement autour de son sujet, et qu’un voile léger couvre les transitions d’un espace à l’autre. La mise en scène, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler les Emmanuelle, longs-métrages érotiques des années 80 qui bénéficiaient de la même atmosphère de luxe et d’élégance un peu sotte. Quant à l’image, elle évoque directement les clichés flous de David Hamilton, photographe de danseuses en tutu et autres jeunes filles au bain, dont bien des pédophiles ont fait leur miel à la même époque.
Vous l’avez compris, j’ai la plus franche aversion pour ces distractions stratosphériques et leur préfère la sensualité plus directe des spectacles brésiliens. Il faudra d’ailleurs que je vous entretienne du Bumba Meu Boi, festival du Nordeste que j'ai suivi trois semaines durant. C'est bien plus qu'une attraction touristique. Toute l'âme festive d'un peuple s'y révèle.














